Oscar Niemeyer et le siège du P.C.F.

En visitant une exposition sur les avant-gardes roumaines accueillie dans le bâtiment du siège du Parti Communiste Français, place du Colonel Fabien, on est saisi par une forme de nostalgie. Non pas celle d’un communisme qui n’a jamais incarné sa forme théorique, pas même dans quelque société première (on ne dit plus « primitive ») où le concept de prolétariat n’aurait aucun sens. Mais celle d’une époque où une utopie sociale avait encore assez de puissance, ou donnait encore une impression suffisante de plausibilité, pour justifier qu’un parti tel que le PCF en soit la classe sacerdotale légitime.

Aujourd’hui, ce bâtiment construit par Oskar Niemeyer entre 1968 et 1971, puis complété en 1980 par l’admirable Coupole du Conseil National, prend des allures de sépulcre. Il n’est pas jusqu’à la coupole elle-même, semi-enterrée et sans ouverture aucune sur l’extérieur, qui n’ait l’allure d’une sorte de tombe à tholos de l’ancienne Argolide…

Communiste depuis 1945, exilé du Brésil des généraux, celui dont Castro aurait dit en 1995 « il ne reste que deux communistes au monde, moi et Oskar », celui qui déclarait que l’architecture doit être guidée par la lutte politique Niemeyer n’est pas suspect d’un tel double sens ; n’apparaît dans toute son étrangeté qu’a posteriori.

La façade en S du mur-rideau de Jean Prouvé évoque immanquablement la faucille ; la partie émergente de la coupole, le fer du marteau. L’ondulation de la façade doit sans doute davantage à l’attrait qu’éprouvait Niemeyer pour la sensualité de la courbe, plutôt que la rigueur de la droite.

L’architecte explique lui-même les contraintes qui l’ont conduit à « enterrer » la coupole : « Le siège du parti posait problème du fait que l’espace était limité. Dans un cas de cette nature le rapport entre les volumes et les espaces libres devient fondamental. En effet quand il y a trop de volume sur un terrain exigu, il n’y a plus de spectacle architectural, tout devient laid. Comme je voulais donner de l’ampleur au hall de la classe ouvrière, j’ai été obligé de le faire en profondeur, de l’enfouir dans le sous-sol pour ne pas occuper trop de terrain. ». De ce fait, on ne perçoit réellement la dimension futuriste de cette coupole-soucoupe que depuis son entrée au premier sous-sol. Le premier sens qui nous soit communiqué par le simple dôme blanc qui émerge du sol au-devant du bâtiment, tel un objet purement métaphysique, est celui d’une planète émergente, une planète neuve dont la blancheur nous dit qu’elle est vierge de toute corruption, radieuse, encore à bâtir. On sait que, dans l’architecture religieuse, les dômes figurent l’Empyrée. C’est l’envers même de la connotation sépulcrale qui nous saisit au regard de l’histoire récente, et moins récente. Cette coupole est un admirable exemple de forme duale, comme on le dit des technologies : on y peut lire une chose et son inverse, une aurore et un crépuscule, une naissance et une mort selon le moment de l’histoire depuis lequel est lue la figure.

Cette tension entre la contrainte et le sens a-t-elle échappé à l’architecte, à une époque où le parti domine la gauche française : en 1967 le PCF obtient 22,5% des voix aux législatives avec plus de 5 millions d’électeurs, en 1969 Jacques Duclos obtient 21,27% des suffrages à la présidentielle. Jamais plus il n’atteindra ces scores, son cœur sociologique ayant quasiment disparu avec la révolution digitale…

On observera que Musée National Honestino Guimarães, livré en 2006 alors que l’architecte a 99 ans, semble une reprise de ce songe de la Coupole ; mais une reprise à l’air libre, où ses formes de soucoupe volante posée sur le sol de l’esplanade des Ministères à Brasilia semblent convoquer un avenir encore innomé. La planète blanche s’est exhaussée sous l’impulsion d’on ne sait quel progrès ou quelle espérance…mais cette belle lecture est niée dans le même moment par la dimension muséale du bâtiment.  

L’occasion d’une dernière considération nous est fournie par le vaste montage photographique qui orne le « foyer de la classe ouvrière », où sont illustrés différents épisodes des luttes sociales, et de l’histoire du parti. Cette fresque est en noir et blanc, comme il est naturel pour l’époque. On en ressent immédiatement un sentiment de passé, le récit d’une histoire qui serait devenue vintage. A la droite de cette fresque, deux jeunes femmes, jolies, souriantes ; l’une a le poing levé. On les sent heureuses de contribuer à la construction de la société à venir. Cette image du bonheur dans l’action est tout-à-fait similaire à celle de l’engagement chrétien à la même époque ; elle diffère toutefois de l’iconographie du communisme soviétique par l’absence de dimension épique. Comme s’il y avait là une sorte de provincialisme assumé : on n’est pas au cœur du système, au lieu où se forge le destin de l’humanité. On se contente de participer.   

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