Thomas Schütte, ou l’arrachement des masques

Monnaie de Paris – Mars-Août 2019

L’exposition Thomas Schütte qui se tient à la Monnaie de Paris, bien qu’intitulée « Trois Actes » du nom de l’une de ses œuvres, a des allures de rétrospective. Cet artiste né à Oldenburg, élève du grand Gerhard Richter à la Kunstakademie de Düsseldorf, mais aussi Daniel Buren et surtout de Benjamin Buchloh, est si l’on ose dire un monument de la sculpture du tournant du siècle : sa renommée est mondiale, et son Lion d’Or de la Biennale de Venise 2005 le dispute au Prix Düsseldorf de 2010.

Thomas Schütte est peut-être avant tout un maître de l’arrachement du masque, et donc tout à la fois un montreur et un rival du théâtre du monde. Certaines de ses Glasköpfe, de ses têtes de verre, pourraient donner une impression de réalité, c’est-à-dire de portraits. Mais à y bien regarder, ce n’est guère le cas : c’est aux vérités que s’intéresse Schütte, et toute vérité est un au-delà des apparences. Ce qui pourrait – bien rarement – passer pour des portraits n’est encore que fragment d’un gisant, visage tourné en lui-même, regard fixé vers un point que l’on sent être dans le dos du regardeur.

Cette présence de la thématique théâtrale est confirmée par l’intérêt que porte l’artiste aux architectures, dont on voit quelques maquettes, et par l’œuvre qui donne son titre à l’exposition, constituée de trois toiles de fond d’une scène où se jouerait la pièce éternelle de la confrontation politique. On pense à Artaud : « L’action du théâtre comme celle de la peste est bienfaisante, car poussant les hommes à se voir tels qu’ils sont, elle fait tomber le masque, elle découvre le mensonge, la veulerie, la bassesse, la tartufferie. ». C’est en quelque sorte le masque du théâtre qui fait tomber le masque de l’homme.

Les têtes que l’on connaît si bien font immanquablement penser au génial Franz Xaver Messerschmidt, et à ses Charakterköpfe ou « têtes de caractère » exposées pour la première fois en 1793 à l’hôpital civil de Vienne, dix ans après sa mort, et qui entreront immédiatement en résonance avec les recherches contemporaines ou du siècle suivant sur la psychologie, la physiognomonie, l’étude des hallucinations ou encore le magnétisme : Mesmer est presque l’exact contemporain de Messerschmidt. On a remarqué cent fois que les Charakterköpfe outrent le trait bien au-delà de toute exactitude d’observation ; elles sont en cela des masques, des archétypes, destinés à exorciser autant qu’à identifier, classer, répertorier les passions, dans cet esprit bien XVIIIème siècle qui, ne connaissant pas encore le code, recherchait dans la mécanique et l’électricité des réponses aux questions qui sont du domaine de l’esprit.

Ces têtes, ces figures doubles que l’artiste a nommées les Ennemis unis, ce sont toutes les laideurs des âmes qui vous observent de leur regard torve ou moqueur, car ce sont aussi les nôtres, des miroirs du laid. C’est souvent par la laideur que la figuration s’empare de la question du mal, par simple inversion du rapport classique entre le Beau, le Bien et le Vrai si puissamment établi dans notre civilisation depuis les écrits néo-platoniciens. Que l’on songe à la gravure Hasta la muerte ou au Temps de Goya, où la mort est déjà présente sur les traits de la vieille femme sous les traits, précisément, de la laideur.

On dira, avec juste raison, qu’il y a là comme un souvenir des spectacles de marionnettes que l’on peut voir en Provence ou ailleurs, où l’impureté de l’âme affleure dans certains personnages. On ne s’interdira pas davantage de songer au travail de Paula Rego, cette artiste portugaise établie à Londres, qui utilise abondamment dans son œuvre la déformation, la torsion, la caricature – que l’on se rappelle The old republic ou les pastels de Little Red Riding Hood – pour subvertir les rapports sociaux traditionnels, en en exposant pour ainsi dire la malignité intrinsèque.

Plus loin, ces grands bustes d’argile semblent errer, sans autre expression véritable que leur désarroi, leur ébahissement, dans un purgatoire du sens.

Les Glasköpfe, éparses en divers lieux de l’exposition, lisses et colorées, ont cette expression figée et toute dépourvue de joie comme de peine qu’ont les morts. D’un point de vue strictement sémantique, le lisse, comme d’ailleurs le translucide, sont d’efficaces métalepses visuels de la mort. On songe à ces singuliers « portraits » de bustes effectués par l’artiste néo-zélandaise Fiona Pardington, à partir des moulages réalisés par Pierre-Marie Dumoutier sur des sujets vivants dans diverses îles d’Océanie, lors de son voyage avec Dumont-d’Urville de 1837 à 1840. Les visages aux yeux clos semblent appartenir à une région qui n’est déjà plus celle de la vie. Le visage devient masque de lui-même par la simple clôture des yeux, le port hiératique de la tête. Les plus intrigantes des Glasköpfe évoquent certains masques de jade olmèques de la période dite Middle Formative, voire aux têtes de certaines statuettes d’argile mésoaméricaines, à certaines Jaina peut-être, présentant la si caractéristique déformation crânienne. Nous nous sentons reliés par de bien longues ramures aux méditations supputées de temps immémoriaux aussi bien que de mémoires effacées. La sculpture est comme soulevée par ces significations suspendues aux navigations de nos esprits.

Beaucoup moins convaincantes sont les grandes statues de bronze disposées dans les cours de la Monnaie, à la seule exception du Vater Staat (l’Etat Père, ou plutôt Notre père l’Etat). L’héritage culturel est si prégnant que le bronze exige la dimension héroïque ou sacrale, faute de quoi il dégrade le sujet en parodie. Par son aspect distant, hautain, indifférent à tout fors ses propres pensées, le message politique du Vater Staat est comme redoublé par la puissance expressive du matériau. La tentation de reproduire à l’échelle monumentale et en bronze tel ou tel des Ennemis unis est un échec. Il se produit, que Schütte me pardonne et pour le néologisme et pour la pensée, une forme de botérisation.

Le polyèdre irrégulier qui clôt l’exposition est quant à lui d’une grande puissance expressive au milieu du somptueux salon d’apparat de Jacques-Denis Antoine. Avec cet objet qui aurait été grossièrement redondant s’il avait été néo-platonicien, mais qui sait inquiéter la beauté du lieu sans la nier, Thomas Schütte établit un subtil dialogue entre un excès d’harmonie et une presque-disharmonie. L’objet est creux, on peut s’asseoir à l’intérieur, et observer le plafond du salon par deux hublots : nous voici plongés dans le Livre VII de la République. Ce polyèdre irrégulier est-il donc la Caverne d’où nous apercevons confusément le Beau des Idées auxquelles aspirent ces paupières closes qui nous ont ignorés au long du parcours ?

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