Alexandre Zhu

Exposition L’Echo du Silence, Kremlin-Bicêtre, Espace 16K, 9 – 20 septembre 2020

L’Echo du Silence, première exposition organisée par l’association “CulturFoundry” en soutien de jeunes artistes, a donné l’occasion de rencontrer des personnalités dont le talent ne saurait être ignoré, et qui pour la plupart d’entre eux sont susceptibles de développer une œuvre plutôt que de décliner telle ou telle trouvaille formelle.

L’un de ces artistes est Alexandre Zhu. Né à Paris en 1993, passé par la New York, School of Visual Art et diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, Alexandre Zhu a développé une pratique multiple qui embrasse notamment la photographie, le dessin, et la sculpture. Il n’est pas indifférent de noter qu’il a soutenu un mémoire sur la « mort des ruines », thème on ne peut plus chargé de connotations tout à la fois politiques et anthropologiques.

Deux œuvres au fusain étaient exposées dans cet espace du Kremlin-Bicêtre : une série de trois drapeaux, et deux paysages de vagues dénommés « Hadal ».  

Ces drapeaux sans couleur, symbole ou emblème qui permette de les associer à un quelconque référent sont néanmoins des drapeaux agités par la main de l’homme, et non pas simplement flottant au gré du vent. L’inclinaison variable de la hampe, ainsi que la mémoire des drapeaux agités lors d’occasions collectives telles que des matchs de football, la réception de chefs d’état, ou la célébration plus ou moins spontanée de tel ou tel anniversaire national ou politique, nous mettent immédiatement en présence d’un être collectif, d’une masse, disciplinée par une idéologie ou par une passion qui dépasse les seuls individus. Ces drapeaux sont à eux seuls les symboles d’une abdication – temporaire ou non – de l’individu. Indice d’un surmoi fait d’injonctions et non pas d’interdits.

L’individu soumis agite un drapeau, et ce faisant fait allégeance au groupe, au chef, à l’idée. Les chefs n’agitent pas des drapeaux : parfois, ils les brandissent. Quelle que soit sa couleur, et non pas seulement blanche, le drapeau que l’on agite en groupe signale une forme de reddition par abandon – dans le sens de s’abandonner à – ou par adhésion.  

Héritier de la culture chinoise, l’artiste a bien évidemment à l’esprit ces grandes liturgies collectives du maoïsme et de ses avatars. Il introduit deux paradoxes supplémentaires dans cette œuvre : le plus évident est celui qui résulte de la vue d’un drapeau seul, arraché à la collectivité mais aussi a l’identité qui lui donne sens. Ce drapeau adhère à quelque chose qui n’est pas, ou qui n’est plus. Il est soumission a un vainqueur sans nom et sans visage, à une idée inexprimée, à une identité morte et oubliée. En quelque manière, a un présent orphelin de tout passé, et stérile de tout avenir. Il n’est plus en cela que désir vain de soumission, de pouvoir envisager une soumission à quoi que ce soit. Nostalgie de la possibilité d’une soumission volontaire, peut-être.

Le second paradoxe tient au matériau dont semble fait le drapeau. Car le fusain se prête tout autant au drapé qu’au minéral ; or, vu de près, le tissu de ces drapeaux est traité comme une croûte terreuse ou pierreuse, un paysage aride vu en surplomb. Ce drapeau n’en est pas vraiment un, il est plus probablement trace ou empreinte d’un drapeau – d’un geste – qui fut. Ruine demeurée visible d’un enthousiasme ou d’un endoctrinement.

Par le jeu de ces deux paradoxes, l’artiste nous déroute efficacement et nous laisse errer entre une lecture de l’impuissance à être et à manifester son moi, une lecture de la déshérence dans un monde sans plus d’attachements que ce soit par mort du désir ou mort des identités, et une lecture de la défaite des grands systèmes d’emprise du collectif sur l’individu.

Le second travail exposé, Hadal, se réfère à cette strate des fonds marins située au-delà de 6000 mètres de profondeur. L’étymologie du mot provient naturellement d’Hadès, dieu des Enfers, frère aîné de Zeus et de Poséidon.  

Que voyons-nous sur ces fusains ? une surface de mer passablement agitée, vue d’assez près au-dessus de l’eau, avec un léger scintillement à la crête de certaines vagues, des vagues qui pourraient être aussi bien des montagnes si l’on ne prenait garde à ce scintillement. Que ressentons-nous ? Une vague sensation d’étouffement due sans doute à l’absence totale d’horizon, de perspective, d’ouverture : c’est un vertige qui vous appelle dans ces profondeurs pour vous y retenir, et les scintillements, loin de dissiper ce sentiment, ne font qu’hypnotiser, clouer le regard à son objet. Car l’enfer, n’est-ce pas l’horizon d’un sens qui se dérobe, ou que l’on ne parvient pas à rechercher ?

Voilà donc un artiste qui ne parle pas pour ne rien dire, et qui démontre assez que la technique alliée au propos parvient à tenir tête à l’effet. C’est un art de l’anti-spectacle, dont nous espérons qu’il continuera de cheminer avec la même subtilité dans le questionnement de notre temps. Un art qui s’attache aux vides, aux lacunes, aux abîmes, aux variations infinies du non-être.

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