Boldini, ou les derniers feux avant l’incendie

Dans les temps Ă©tranges oĂą une partie de l’humanitĂ©, et singulièrement celle qui habite l’Europe, attend des lendemains dont elle ne sait au juste qu’attendre, mais pressent qu’ils ne tiendront aucune des promesses qu’on voudrait leur prĂŞter, on a pensĂ© revenir Ă  l’un de ces moments de l’histoire europĂ©enne d’oĂą l’angoisse civilisationnelle paraissait absente, ces vingt ou trente annĂ©es qui prĂ©cèdent la première guerre mondiale ; on aurait pu tout aussi bien choisir les vingt annĂ©es qui suivirent la seconde. Non pas que ces temps fussent exempts de luttes violentes, de mutations profondes, ni bien sĂ»r d’innombrables malheurs individuels ; mais enfin l’assurance l’emportait sur l’inquiĂ©tude parce que les chemins du lendemain ne se dĂ©robaient pas constamment sous les pieds du marcheur.

Au mĂ©pris de toute bonne conscience, on a donc profitĂ© d’une belle exposition Giovanni Boldini Ă  la fondation MAPFRE, Ă  Madrid, pour entreprendre un voyage en pays de trompeuse et fatale insouciance. VoilĂ  un peintre que l’on peut qualifier de « mondain Â», dans le sens oĂą il a aimĂ© la scène de ce grand théâtre urbain oĂą chaque individu aspirait Ă  devenir un personnage sans que sa condition sociale ne lui impose ni de limites ni de contraintes, une scène qui s’attachait Ă  montrer, Ă  embellir sans doute, sans rien avoir Ă  dĂ©montrer. Et Boldini, en effet, montra. C’est tout le contraire de l’art qui prend pour sujet les classes sociales dites « infĂ©rieures Â», tout au moins jusqu’au milieu du 20ème siècle. Cet art a presque toujours Ă©tĂ© teintĂ© d’un filtre idĂ©ologique, soit qu’on idĂ©alisât ces classes, comme c’est souvent le cas de l paysannerie d’avant-guerre parĂ©e de la saine authenticitĂ© des paradis perdus, soit qu’on les utilisât comme faire-valoir des discours rĂ©volutionnaires, en exhibant l’affliction, la misère, la saletĂ© qui Ă©taient sensĂ©es rĂ©sumer leur vie. De telles images ne sont au fond que le reflet des discours tenus sur un monde qui ne se peignait pas lui-mĂŞme. 

En second lieu, les Ă©lites sociales produisaient encore – ce n’est clairement plus le cas – l’essentiel du « vĂŞtement visuel Â» de la sociĂ©tĂ©, donnant naissance aux modèles Ă  suivre. Ces Ă©lites sociales Ă©taient guidĂ©es par un Ă©lan d’optimisme et de foi dans leurs propres possibilitĂ©s, imprĂ©gnant l’époque d’une sorte de sourire que nous renvoie cette fĂŞte perpĂ©tuelle des grandes capitales d’alors. Boldini est sans doute le peintre qui a le mieux perçu ce sourire, alors que tant d’autres se sont arrĂŞtĂ©s Ă  la gravitĂ© dans le portrait, croyant que cette gravitĂ© Ă©tait la marque indissociable de la hauteur. Boldini a su faire le portrait de l’époque au moment qu’il faisait celui de ses sujets.

Il y a dans l’art du portrait de Boldini et de ses Ă©pigones une forme de prolongement de l’art du vĂŞtement : Ă  une Ă©poque oĂą le prĂŞt-Ă -porter n’a aucun sens, le vĂŞtement a notamment pour fonction de souligner la qualitĂ© de la personne, il est en tant que tel un portrait de qui le porte. Il place visuellement cette personne dans la pyramide sociale, du premier coup d’œil ; mais il exprime aussi son goĂ»t, par l’absence de faute, et son caractère, Ă  de petits signes que chacun sait lire dans une sociĂ©tĂ© formĂ©e Ă  cette anatomie. AustĂ©ritĂ©, orgueil, excentricitĂ©, besoin de plaire : tout se lit dans le vĂŞtement et la façon de le porter. Ainsi, Boldini peint-il tout Ă  la fois la personne humaine qui se laisse voir par ses traits et sous son apparence physique, et la personne sociale qui donne Ă  voir sa position et ses vertus. Le portrait est toujours marque de distinction, de singularitĂ© : le paysan ou l’ouvrier sont peints dans une scène de genre, mais ne font pas l’objet d’un portrait Ă  proprement parler : ce qu’on peint Ă  travers lui, c’est davantage une condition sociale que l’individu qui la reprĂ©sente, et qui est interchangeable. 

Giovanni Boldini est donc ce peintre de la sociĂ©tĂ© parisienne entre 1880 et la Première Guerre Mondiale : il est, tout comme John Singer Sargent d’ailleurs, le peintre d’un moment d’apogĂ©e du monde europĂ©en, avant que celui-ci ne choisisse de s’auto-dĂ©truire. Il est aussi le peintre de la sĂ©duction fĂ©minine telle qu’on pouvait la concevoir dans un monde rĂ©tif aux outrances et aux moindres signes de vulgaritĂ©, un monde d’avant l’idĂ©e de luxe : car dans l’ordre du paraĂ®tre, l’élĂ©gance est une savante retenue tandis que le luxe est un excès par bravade ou par inattention. Boldini mĂŞle ainsi Ă  la grâce toujours lĂ©gère de l’élĂ©gance une pointe d’effronterie, de piquant, de sensualitĂ©, qui font de ses modèles des ĂŞtres libres des strictes conventions et catĂ©gories oĂą on pourrait les croire d’abord enfermĂ©s. Il est paradoxalement un peintre de la libĂ©ration, et cette libĂ©ration se devine dès que l’on compare ses tableaux avec ceux des autres portraitistes contemporains. LibĂ©ration non pas des convenances, mais du conformisme dans le cadre des convenances.

Revenons un instant au parcours de Giovanni Boldini : nĂ© Ă  Ferrare en 1842, il reçoit une Ă©ducation artistique de son père, Antonio Boldini. Mais Ferrare est un cadre trop Ă©troit : il s’inscrit en 1864 Ă  l’AcadĂ©mie des Beaux-Arts de Florence, et frĂ©quente le cafĂ© Michelangiolo oĂą il se lie avec des artistes comme Telemaco Signorini ou Cristiano Banti qui font partie de ce groupe informel que l’on nomme, un peu par dĂ©rision, les Macchiaioli, groupe principalement constituĂ© de Toscans, attirĂ© par la peinture du vrai, le rejet de l’acadĂ©misme, et ce que l’on pourrait appeler une Ă©thique du rĂ©el en cette pĂ©riode oĂą l’Italie est engagĂ©e dans sa lutte pour l’indĂ©pendance, qui est simultanĂ©ment une lutte sociale visant Ă  mettre fin aux survivances de pouvoir fĂ©odal et ecclĂ©siastique qui s’étaient attardĂ©es dans certaines rĂ©gions de l’Italie vers le milieu du 19ème siècle. On connaĂ®t bien sĂ»r le grand Giovanni Fattori, qui dĂ©finit ce groupe Ă  lui seul.

Les paysages, le monde rural qui domine encore tout dans un pays que la rĂ©volution industrielle effleure Ă  peine, sont les thĂ©matiques de prĂ©dilection des Macchiaioli. Mais Boldini prĂ©fère dĂ©jĂ  le portrait au paysage, comme en tĂ©moigne cette Ă©tonnante petite huile des Sorelle Laskaraki (1867), oĂą nous voyons les trois jeunes filles assises sur un sofa et peintes presque en contre-plongĂ©e, comme si l’artiste avait travaillĂ© Ă  genoux. 

A partir des annĂ©es 1870, la peinture des Macchiaioli connait une inflexion naturaliste, portĂ© par les membres les plus jeunes du mouvement tels que Francesco Gioli ou Niccolò Cannicci ; inflexion qui porte en elle une certaine idĂ©alisation, aux accents « virgiliens Â», de la vie rurale en Toscane. L’attention au dĂ©tail d’ambiance est l’une des marques de cette Ă©volution, qui touchera aussi le portrait. C’est Boldini qui poussera sans doute le plus loin le traitement du contexte de ses portraits, comme si ce contexte Ă©tait porteur d’un troisième rĂ©seau de signification, comme s’il Ă©tait un second vĂŞtement nĂ©cessaire Ă  l’interprĂ©tation du personnage. Avec Boldini, le portrait subit une forme de rĂ©volution : voici que le sujet habite un lieu concret plutĂ´t qu’un archĂ©type, il semble surpris sur le vif au beau milieu de ses occupations. On passe de l’éthique, de la lutte contre un acadĂ©misme qualifiĂ© de « stĂ©rile Â» tant par les Macchiaioli que par l’école de Barbizon, Ă  ce qui est en rĂ©alitĂ© un « rĂ©enchantement Â» du naturalisme par l’attention portĂ©e Ă  la psychologie du sujet, et Ă  sa traduction par le moyen d’une technique virtuose. Nous sommes loin d’un retour au maniĂ©risme, qui serait pure exhibition technique, et peut-ĂŞtre plus loin encore du vĂ©risme qui a tant marquĂ© les arts et la littĂ©rature des annĂ©es 1870 – 1880. Le vĂ©risme est un regard qui se veut scientifique, analytique, dĂ©tachĂ© de toute subjectivitĂ© comme de toute idĂ©ologie ; c’est un anti-romantisme. Or, le regard impersonnel et strictement objectif gĂ©nère presque inĂ©vitablement une sorte d’immobilitĂ© et de sĂ©cheresse qui sont des remparts contre l’émotion du regardeur comme de celle du lecteur. Afin d’obtenir cette impassibilitĂ© du regard « scientifique Â», on doit Ă©viter que le sujet ne vous attache Ă  lui, qu’il ne vous manipule de telle sorte que vous ressentirez un attrait ou un dĂ©goĂ»t, que ne se manifeste une subtile identification, une indignation. Le zoologue n’étudie pas les fĂ©lins en vue de les caresser.

Boldini introduit la vĂ©ritĂ© psychologique au-dessus, ou par-delĂ , la vĂ©ritĂ© du contexte et des mĹ“urs. En cela, il ne peint plus une condition, mais une personne immergĂ©e dans sa condition. Il place ses sujets dans des intĂ©rieurs aux tonalitĂ©s flamandes, porte une grande attention au rendu des Ă©toffes, s’attarde sur les dĂ©tails d’un objet, d’une parure. Dans une pĂ©riode qui est encore celle de sa maturation, il suit en cela un peintre au succès dĂ©jĂ  considĂ©rable, le Belge Alfred Stevens, dont pas moins de dix-sept tableaux figurent Ă  l’Exposition Universelle de 1867, annĂ©e oĂą Boldini s’installe Ă  Paris. De ce point de vue, la confrontation entre les portraits de Stevens et, par exemple, le portrait des Contessine Olga e Arianna Papudoff (1869) laisse peu de doute quant au voisinage des manières. On en retrouve d’ailleurs l’esprit chez Telemaco Signorini, qui se dĂ©tache au mĂŞme moment de l’austĂ©ritĂ© des Macchiaioli du temps du Caffè Michelangiolo ; qu’on en juge par le Ne pouvant plus attendre (Non potendo aspettare) de 1867.

Stevens : Dans le studio Boldini : Contessine Papudoff et Contessa Papudoff

Les principes fondateurs du groupe des Toscans se trouvent peu Ă  peu dĂ©naturĂ©s par cette facture soignĂ©e, cette passion de l’exactitude, cette allure « chic Â», par quoi se trouve dĂ©laissĂ©e la conscience historique ; le rĂ©alisme du dĂ©tail tend Ă  occulter la rĂ©alitĂ© des conditions et des rapports. Le critique et artiste Adriano Cecioni dĂ©clarera se sentir offensĂ© par « la vue de ce fourmillement de dĂ©tails qui n’a pas d’autre but que d’être minutieux et plein de coquetterie Â». L’avènement de l’unitĂ© italienne et les changements sociaux entraĂ®nĂ©s par la rapide urbanisation et industrialisation du pays dĂ©tourneront le regard de l’époque des lents tourments d’un monde rural dont le rĂ´le s’efface. L’époque tourne Ă  l’invention, au culte du progrès, au chatoiement d’un monde qui bouge ; la peinture traduira cela tantĂ´t par une recherche formelle qui dĂ©tache progressivement le rendu du dessin, tantĂ´t par des traits plus nerveux et plus prĂ©cis qui donnent vie et mouvement Ă  un dessin demeurĂ© fidèle au sujet. On verra se sĂ©parer d’un cĂ´tĂ© un univers visuel qui poursuit l’exploration du rĂ©el, celui de Gustave Courbet, de Giovanni Fattori, d’Ilia RĂ©pine, et d’un autre cĂ´tĂ© un univers post-romantique, oĂą domineront la rupture, le mouvement, la cĂ©lĂ©bration de la vie. Le second se croira parfois un remède aux constats du premier, le premier un antidote aux outrances du second.

La vĂ©ritĂ© oĂą entendait pĂ©nĂ©trer un Gustave Courbet, trop humaine, n’est certes pas encore celle des lois de l’univers psychologique ou social que tentent d’approcher l’évolutionnisme dĂ©terministe d’un Herbert Spencer ou le matĂ©rialisme de son contemporain Karl Marx ; lois de la grande illusion mĂ©caniciste que dĂ©clenche le progrès technique et son corollaire manufacturier. Mais le projet de peindre honnĂŞtement les dĂ©sordres de la sociĂ©tĂ©, puis d’arracher l’homme Ă  ses illusions, n’est en rien celui des grands portraitistes de l’époque, mĂŞme si Boldini a pu cousiner Ă  ses dĂ©buts avec le rĂ©alisme toscan ; car le portrait est exaltation de l’individu, et donc de sa libertĂ©, alors que le rĂ©alisme est du cĂ´tĂ© du nombre, du groupe, des rapports. C’est bien toute l’ambigĂĽitĂ© des portraits officiels dans les rĂ©gimes qui cĂ©lèbrent la masse.

En route vers Paris pour visiter l’Exposition Universelle de 1867, Boldini peint Ă  Monte Carlo un portrait important dans sa carrière, celui d’un GĂ©nĂ©ral Espagnol, dans la plus pure tradition de Velásquez dont il a dĂ©sormais mĂ»ri les leçons; une fois dans la capitale, il dĂ©couvre les Ĺ“uvres de Courbet et de Manet, et se lie d’amitiĂ© avec Degas.

L’Italien se rend ensuite Ă  Londres, oĂą l’appui de William Cornwallis-West lui ouvre les portes de la meilleure aristocratie anglaise ; il y peindra des portraits de la duchesse de Westminster, de Lady Holland et d’autres cĂ©lĂ©britĂ©s avant de faire le choix de s’installer dĂ©finitivement Ă  Paris oĂą il revient en 1871, attirĂ© par le cosmopolitisme et l’agitation tout Ă  la fois festive et crĂ©ative de la ville. Boldini entre en affaires avec l’imprimeur-Ă©diteur et marchand d’art Alphonse Goupil, alors en plein essor, et qui soutient nombre d’artistes dont les Italiens Giuseppe Palizzi et surtout Giuseppe de Nittis, dont le succès est dĂ» Ă  ses tableaux de genre autant qu’à ses portraits. Pour des raisons sans doute commerciales, Boldini se consacre lui aussi Ă  des tableaux de genre dont Sur un banc au Bois de 1872, La plage d’Etretat de 178-79, ou le Porteur de dĂ©pĂŞche, sans doute de 1879, peuvent donner une idĂ©e.

Le voyage qu’il effectue en Hollande en 1879, et sa dĂ©couverte du gĂ©nial Frans Hals, joue certainement un rĂ´le dans son abandon dĂ©finitif de la « tache Â» et sa recherche d’une touche capable d’exprimer plus efficacement le caractère, sans omettre encore le dĂ©tail qui tout ensemble situe et complète la caractĂ©risation.

L’admirable Châle rouge ou la Dame en rose avec gant de 1880 sont dĂ©jĂ  d’un autre monde. L’exotisme hispanisant du châle est une concession au goĂ»t du temps : George Bizet compose sa Carmen en 1875. Mais la jolie figure mi-alanguie mi-attentive de la jeune femme, sa main posĂ©e sur la poitrine pour tenir fermĂ© un châle dont on imagine qu’il pourrait s’échancrer, l’étonnante fraĂ®cheur de la peau et des lèvres, et jusqu’au lĂ©ger strabisme divergent qui donne au regard la touchante humanitĂ© du vrai, les tonalitĂ©s de gris et de rouges subtilement avivĂ©es par la touche verte d’une feuille dans la broderie, forment ensemble un portrait d’une très grande maĂ®trise et d’une très grande Ă©conomie de moyens.

La Dame en rose confirme le talent de coloriste du peintre, qui passe insensiblement du gris-amarante du fond au rouge cramoisi de la rose en s’épanouissant dans les innombrables teintes de rose d’une robe compliquĂ©e qui se confond presque avec la chair, et ne s’en distingue vĂ©ritablement que par la prĂ©cision avec laquelle sont rendus le taffetas brodĂ©, les volants de satin, les fronces du corset. Boldini a fait le choix de la jouissance : les temps du Caffè Michelangiolo et de la peinture concerned (que l’on pourrait traduire par « soucieuse des conditions oĂą se trouve malgrĂ© lui son objet Â») sont bien rĂ©volus. C’est Ă  l’élĂ©gance, Ă  la sĂ©duction, et au plaisir de vivre que le peintre consacrera les plus belles fleurs de sa technique ; au portrait d’un monde qui ne sait pas encore qu’il va mourir.

Boldini et De Nittis, qui s’était installĂ© Ă  Paris en 1868, reprĂ©sentent deux univers mentaux et esthĂ©tiques diffĂ©rents quoiqu’ issus de la mĂŞme matrice. De Nittis est un homme mariĂ©, fidèle, affable, sĂ©rieux en toute chose ; ami très proche de Degas, il lui doit sans doute pour une large part son choix de travailler au pastel, une technique dont il deviendra l’un des plus grands maĂ®tres. Il est aidĂ© en cela par le dĂ©veloppement de ce marchĂ© : le nombre de nuances disponibles est de quatre-vingt en 1865, mais passe Ă  cinq cents vers 1888 Ă  la Maison du Pastel d’Henri RochĂ©. En mai 1881, De Nittis prĂ©sente dix-huit pastels de grande dimension Ă  l’exposition du Cercle de l’Union Artistique, place VendĂ´me ; c’est une remarquable innovation, car ces pastels sont sur toile, et non sur carton, et leur dimension – de l’ordre de 150 x 100cm – est exceptionnelle pour cette technique. Les critiques sont unanimement Ă©logieux. Ils louent Ă©galement sa manière de reprĂ©senter, toujours avec pudeur, la femme actuelle : la parisienne telle qu’elle est dans son environnement, ses occupations, sa discrète Ă©lĂ©gance.

Boldini est presque tout l’inverse. Cet homme de très petite taille, assez laid, demeurĂ© cĂ©libataire jusqu’à deux pas du tombeau, collectionne les maĂ®tresses ; il est dĂ©plaisant, Ă©gocentrique, opportuniste. Jaloux sans doute des succès de son compatriote. De Nittis Ă©crit de lui : Â« Boldini est devenu un individu que personne ne reçoit Â». Sa peinture de la femme est tout autre, puisqu’à l’élĂ©gance il unit la sĂ©duction, voire la malice ; souvent flotte sur ses portraits un parfum d’érotisme, suggĂ©rĂ© par un regard malicieux, un sourire engageant, une pose lascive, une Ă©paule dĂ©nudĂ©e, un dĂ©colletĂ© Ă  l’innocence incertaine, un point de vue qu’un homme regretterait d’avoir dĂ©daignĂ©.

Les portraits de Mademoiselle Concha de Ossa, de 1888, et de Madame Veil-Picard, de 1897, disent tout de ces ambiguĂŻtĂ©s, qui sans nul doute furent bien reçues puisqu’on ne posait pas pour Boldini en aspirant Ă  l’état monastique. Si l’on omet la faute de perspective qui dĂ©forme le dossier de la banquette, le portrait de Madame Veil-Picard est un tableau oĂą l’on peine Ă  imaginer la future prĂ©sidente de la Pouponnière de Porchefontaine, créée pour aider les mères cĂ©libataires et sauver les nouveaux-nĂ©… La robe noire Ă  profond dĂ©colletĂ©, les cheveux brun-foncĂ©, les yeux presque noirs concourent Ă  concentrer toute la lumière sur l’épaule gauche et surtout la gorge de Madame Veil-Picard, dont le regard direct et soutenu en direction de qui s’arrĂŞte pour l’admirer, appuyĂ© par un lĂ©ger sourire, semble tout Ă  la fois ordonner qu’on s’attarde un peu lĂ  oĂą conduit la lumière, et s’en divertir.

Quant à la demoiselle Concha de Ossa, l’une des trois sœurs d’une famille chilienne arrivée à Paris l’année où fut peint ce portrait, on ne peut dire qu’elle paraisse totalement dépourvue d’effronterie. La grâce exquise de ses épaules, la main gantée délicatement posée sur le dossier d’un meuble, le grand éventail qui souligne son exotisme, un imperceptible déhanchement commandé par la hauteur du dossier, sont rendus subtilement troublants par un regard en dessous. Ici encore, l’harmonie des couleurs est admirable, qui n’est pas sans rappeler celle de la Dame en rose.

La mort prĂ©maturĂ©e de De Nittis en 1884 ne nous permet pas d’imaginer quelle Ă©volution aurait connu son art au tourant du siècle ; le Couple dansant de 1898 ou le Nu de 1910 nous montrent un Boldini qui s’approche dĂ©jĂ  un peu des recherches futuristes par la forme, sans jamais y atteindre par l’esprit.

Revenons un instant sur le portrait fĂ©minin tel que vu par Boldini. L’exemple le plus Ă©clatant en est peut-ĂŞtre son ClĂ©o de MĂ©rode. ClĂ©opâtre-Diane de MĂ©rode fut bien plus qu’une ballerine talentueuse de l’OpĂ©ra, que la danseuse qui se produisit dans les « danses cambodgiennes Â» lors de l’Exposition Universelle de 1900. Elle fut pour un temps l’image mĂŞme de la beautĂ©, la « Belle des belles Â» pour reprendre le mot de Cocteau, dotĂ©e d’un vĂ©ritable pouvoir d’envoĂ»tement par la finesse et la rĂ©gularitĂ© de ses traits. Simone de Beauvoir eut la bassesse de la traiter de cocotte ; par les temps qui courent, c’est un Ă©loge de plus. Le portrait qu’en fait Boldini en 1901, alors qu’elle est âgĂ©e de vingt-six ans, est assez fidèle Ă  celui que fait d’elle le photographe Nadar, environ Ă  la mĂŞme Ă©poque.

Traitant son sujet presque entièrement dans les tons bistre, Boldini semble rivaliser dĂ©libĂ©rĂ©ment avec la photographie. Contrairement Ă  sa pratique des annĂ©es 1870, il dĂ©pouille le tableau de tout ce qui ne sert pas le caractère de son personnage : pas de fond ; pas de mobilier, ni de tapis, ni de tentures ; une blouse de la mĂŞme teinte que le fond, mais rendue plus brillante, plus satinĂ©e par on ne sait quel artifice. Les cheveux sont eux aussi d’une teinte semblable Ă  celle de la blouse, un peu plus foncĂ©s. Seuls demeurent l’éclat de la peau, l’ovale du visage, un port de danseuse classique, un regard qui semble perdu dans la rĂ©flexion, bienveillant et lointain, et qu’il est impossible de croiser. Nous sommes Ă  l’opposĂ© de celui de Madame Veil-Picard, car l’icĂ´ne ne fixe pas qui l’admire, elle est au-delĂ , dans un lieu oĂą nous ne pouvons pas ĂŞtre avec elle.

On aurait tort de penser que Boldini nĂ©gligea le portrait masculin. Ceux de Verdi, du Comte de Montesquiou (1897), de RenĂ© Cole ou encore du caricaturiste Sem (1901), qui Ă©tait de ses amis, sont d’un autre ordre que ses portraits de femmes : ils s’attachent tout entiers au caractère. Le petit portrait de Sem dit l’acuitĂ© et la causticitĂ© du personnage avec ce regard qui soutient le nĂ´tre par son intensitĂ© et sa frontalitĂ© un peu insolente, ce sourire lĂ©gèrement asymĂ©trique et Ă  peine esquissĂ© tandis que l’œil ne sourit pas, ce nĂ©gligĂ© du nĹ“ud papillon comme de la coiffure qui sont dĂ©dain pour les tromperies de l’apparence. Un tableau qu’équilibre le bord du chapeau que le caricaturiste tient Ă  la main, et sans lequel la composition paraĂ®trait plus froide et plus banale.

On ne saurait enfin abandonner Boldini sans un regard pour ses nus. Non pas tant les nus que l’on serait tentĂ© d’appeler « de jouissance Â», et qui n’étaient sans doute pas faits pour ĂŞtre montrĂ©s.

Mais plutĂ´t ce Nu de 1910, qui reprend dans l’esprit un Nu de jeune femme datĂ© entre 1890 et 1900, et oĂą la toile est comme striĂ©e de vifs coups de brosse et de pinceau pour composer un fond très confus, presque abstrait, dans des tons proches de ceux de la chair. De ce chaos chromatique au sens presque musical de demi-tons ascendants et descendants Ă©merge un corps. Un corps dont les contours sont imprĂ©cis – le mollet de la jambe gauche ou le bras droit se distinguent Ă  peine du fond – mais qui semble une forme issue de la matière brute, beautĂ© nĂ©e d’un hasard du pinceau, sculpture vivante, lascive et dĂ©sirable, dĂ©gagĂ©e de sa gangue minĂ©rale.

Nu de jeune femme (1890)
Nu (1910)

On voit bien toute la distance qui sépare ce tableau du Nu de 1890, où la ligne trace une frontière nette entre le corps et le fond, mais où l’esquisse du lit crée une impression de déséquilibre et presque de chute qui semblent une métaphore des entraînements où s’est peut-être déjà abandonné le désir. Quel contraste avec la Bacchante au repos de Joaquín Sorolla, un nu de 1887 d’un naturalisme assumé, nudité de chair qui en donnant tout au regard sans rien lui offrir, lui dérobe presque tout.

Avec la macchia (la « tache Â»), nous sommes face Ă  un modelĂ© par la lumière oĂą aucune partie ne saurait avoir de sens dĂ©tachĂ©e du tout ; regardons Berthe au chapeau de paille, de 1876 : elle s’aplatit et s’évanouit dans un enchevĂŞtrement de touches colorĂ©es Ă  mesure qu’on s’en approche.

Une fois affranchi de la macchia autour de 1880, Boldini mettra au point une touche nerveuse et linéaire reconnaissable entre mille. Ses portraits en pied d’Elizabeth Drexel Lehr en 1905, de Consuelo Vanderbilt et son fils en 1906, ou encore de Marthe Bibesco en 1911, illustrent parfaitement ce style. La palette est réduite à deux tons principaux, voir un seul dans le cas de Marthe Bibesco.

La ligne, qui rend plus difficile le repentir, semble saisir une succession d’instants qui, se chevauchant ou se juxtaposant sur une mĂŞme surface, font un lĂ©ger tremblĂ© qui anime toute la figure. En abandonnant toute mise en scène par la caractĂ©risation du lieu, hormis parfois l’esquisse d’un siège, le peintre va laisser au vĂŞtement, Ă  la coiffure et surtout au port du sujet le rĂ´le de situer dans son contexte social. Le port de tĂŞte et l’aisance y suffisent, comme dans le portrait de BĂ©atrice de Bylandt, datĂ© de 1901. On observe aisĂ©ment le contraste social qui sĂ©pare ces personnages de Mme Gillespie, ou La Dame de Biarritz, en rĂ©alitĂ© Charlotte Bartley, qui fut une courtisane notoire de la fin de la Belle Epoque et dont Boldini fit le portrait en 1912 : la frontière qu’il sait tracer entre un « dedans Â» et un « dehors Â» du monde est extraordinairement subtile, les poses et les vĂŞtements diffĂ©rant assez peu les uns des autres.

Il est un autre Ă©lĂ©ment qui va jouer un rĂ´le central dans l’impact visuel des portraits de Boldini après 1890 environ, et c’est bien entendu la lumière. Elle n’a rien de naturel, et vient frapper sĂ©lectivement les parties du corps – plus volontiers les Ă©paules, le haut du buste, le cou, parfois un bras – oĂą l’œil est appelĂ© Ă  se poser : technique hĂ©ritĂ©e du lointain Caravage, oĂą la lumière participe directement du drame symbolique sans rapport aucun avec sa nature optique. Drame absent chez l’aimable Boldini, cela va sans dire, mais moyen théâtral efficace de la prĂ©sentation du sujet sur la scène que le portrait lui dĂ©signe. Mademoiselle de Nemidoff (1908) en est un excellent exemple.    

La Belle Epoque est un âge d’or du portrait, parce que c’est un âge d’or de la vie sociale : la demande est partout. Le portrait est-il autre chose qu’un miroir qui absorbe le corps et le visage pour restituer une position dans la sociĂ©tĂ© et une singularitĂ© dans l’histoire ? On ne saurait Ă©voquer les deux dernières dĂ©cennies du 19ème siècle en passant sous silence la figure de John Singer Sargent, l’un des portraitistes les plus douĂ©s de son temps, et qui avait appris dans l’atelier de Carolus Duran Ă  travailler alla prima, comme le faisait Velázquez qu’il admirait tant. Bien qu’il fĂ»t plus jeune que Boldini, les deux artistes se lièrent d’une forme d’amitiĂ©, et Sargent laissa Ă  l’Italien son atelier du 41 Bd Berthier lorsqu’il quitta Paris pour Londres, en 1885. Boldini fit plus tard un beau portrait de Sargent assis, le bras reposant sur une balustrade de bois qui coupe Ă  l’horizontale un fond bicolore, rouge en-dessous et blanc au-dessus : audace visuelle remarquable pour ces annĂ©es 1890, et qui fait ressortir ce visage altier.

Un tableau de Sargent le rapproche de Boldini, un portrait qui fit scandale lorsqu’il fut prĂ©sentĂ© au Salon en 1884 : le très fameux Portrait de Madame X, en rĂ©alitĂ© celui de Madame Pierre Gautreau, Ă©pouse d’un banquier parisien. Ce portrait est peint treize ans avant Madame Veil-Picard ; il partage avec ce dernier la robe noire et le fond bistre, mais aussi les Ă©paules dĂ©nudĂ©es et cette blancheur de peau qui laissent pressentir d’autres charmes. Le visage est cependant de profil, altier : point de regard. Et pourtant cette pose accepte le regard de qui est devant le tableau, l’invite et l’évite d’un mĂŞme mouvement, on ne sait au juste si par dĂ©dain ou avec regret, un regret que l’alliance bien visible Ă  son annulaire pourrait bien suggĂ©rer. Cette femme affirme sa fĂ©minitĂ© sans l’offrir ; et dans ce demi-refus on a pu voir une audace plus grande que dans les provocations boldiniennes. Sargent, ce très grand maĂ®tre du visage, paraĂ®t ici refuser lui-mĂŞme de se livrer tout-Ă -fait dans son art comme Madame Gautreau paraĂ®t se refuser dans sa fĂ©minitĂ© : double mĂ©taphore de la restreinte. L’absence quasi-totale de nus fĂ©minins dans l’œuvre de Sargent, qui n’a pas nĂ©gligĂ© de la mĂŞme manière le nu masculin, livre sans doute une clef de ce tableau singulier.

Le second portraitiste qui croisa sans doute Boldini, ou en vit certainement les Ĺ“uvres lors de son sĂ©jour parisien, est Irving Ramsey Wiles (1861 – 1948), trop oubliĂ© sans doute en Europe. Admis dans l’atelier d’Emile Auguste Carolus-Duran, comme le fut Sargent avant lui, cet autre admirateur de Hals et de Velázquez fit preuve d’une retenue toute protestante dans son approche de la fĂ©minitĂ©. On ne mentionnera que son charmant Coussin vert de 1895, et son RĂ©cital. Dans l’un comme dans l’autre cas, c’est la mĂ©lancolie et non pas le dĂ©sir qui envahit le tableau : rien en lui ne saurait Ă©voque le peintre de Ferrare. Ses visages semblent figĂ©s, ses corps las, comme empesĂ©s. Peintre talentueux mais qui n’a guère pris d’envol.

On ne saurait faire en si peu de lignes une analyse de l’art du portrait au cours des trente années qui précédèrent la Grande Guerre. Mais on mesure à la distance qui sépare le Boldini des années 1880 – 1890 du portrait de la Princesse Alice par Winterhalter en 1857, dont le fond est traité d’une manière assez semblable, à quel point le rang pour ainsi dire illustré par une personne a cédé la primauté à la personne située dans la société.

On peut s’amuser Ă  comparer ces sommets de l’art du portrait – il y en a bien d’autres – Ă  certains travaux hyperrĂ©alistes contemporains, que la charitĂ© incite Ă  conserver anonymes : la personne comme sa position sociale disparaissent totalement : il ne reste qu’une image vide de tout propos, sans « charge Â» d’aucune sorte. Une image qui ne renvoie qu’à la virtuositĂ© technique du peintre qui l’a produite. C’est le portrait d’une technique, et cette diffĂ©rence d’altitude se nomme l’art du portrait.

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