Ceci est une œuvre d’art

Un hotel à Genève… Décembre 2019

Oeuvre d’art, Merci de ne pas toucher. Telle est l’inscription (mots soulignés compris) qui figure sur deux panonceaux encadrant un gros ours de couleur rouge vif, juché sur un socle noir, devant l’arbre de Noël placé dans le hall d’un hôtel de luxe à Genève. La version anglaise de ces panneaux inévitablement bilingues est tout aussi intéressante : Piece of art, Please do not touch.

Le vocable piece of art, au contraire de artwork, introduit un élément de doute quant à la nature exacte de la chose : on pourrait le dire d’une belle pièce d’artisanat, par exemple. Mais on dit aussi piece of meat pour un morceau de viande, et piece of work pour une œuvre comme pour un individu au comportement non conforme ou inattendu … Ce piece semble être moins qu’un work. En français, l’objet d’art englobe l’ensemble des créations mobilières comportant une visée principalement esthétique ; il possède désormais une connotation d’objet décoratif, même s’il est parfois admirable, et n’accède que rarement au statut d’œuvre d’art, comme peuvent le faire par exemple les prodigieux objets d’orfèvrerie de la collection du Grand Dauphin. Il faut admettre qu’une assez grande ambivalence règne dans ce vocabulaire.   

L’usage de plus en plus fréquent en langue française du terme de « pièce » pour désigner une création d’art contemporain est lui-même significatif. Il y a là sans doute une part d’anglicisme, mais aussi une hésitation implicite ou inavouée quant à la dignité intrinsèque de l’objet. On ne dit pas de la Vénus au miroir que c’est une pièce du Titien, ni d’une pièce de bœuf que c’est une œuvre. Ceci étant, l’hôtel où se trouve exposée l’œuvre/pièce n’a guère d’hésitation : l’ours en peluche agrandi – oversized – est bien une œuvre d’art. Certes, il n’est pas à proprement parler en peluche, et ses yeux ont un côté « swarovski ».

Ce qui rend l’ourson œuvre, c’est son côté vaguement koonsien, jouet d’enfant dépourvu de tout ornement, fortement agrandi, à la surface sans aspérités ni détails et de texture parfaitement homogène, et à la couleur vive. Comme l’effet miroir du poli des chiens de Koons est devenu une signature, il a fallu se résigner à une surface mate, un mat compensé en quelque sorte par l’extrême vivacité du rouge. On doit convenir que la présence des arbres de Noël justifie – on pourrait aussi bien dire excuse – la présence de cet ourson géant dans le hall de l’hôtel, présence qui paraîtrait autrement naïve, voire inconvenante au regard des marqueurs ordinaires d’un luxe de bon aloi. Il faudrait que l’artiste fût renommé pour que la clientèle de ce genre d’hôtel acceptât sans sourciller cette présence incongrue en dehors de la circonstance particulière des fêtes de fin d’année.

Bien sûr, si les panonceaux ne désignaient pas l’ourson géant comme étant une œuvre d’art, on le prendrait pour un simple décor de Noël, ce qu’il est bien en réalité. Mais son rehaussement par le socle et par le vague rapprochement avec l’univers visuel d’un artiste mondialement connu légitime l’installation des panonceaux « œuvre d’art ». C’est une œuvre par contiguïté, sorte de James Bond girl visuelle qui appartient malgré tout à l’univers de James Bond lui-même.

On pourrait soupçonner, dans un lieu autre que le hall d’un grand hôtel genevois où l’art des sous-entendus est sans doute peu pratiqué, une mise en abîme du tableau de Magritte conne de la Fontaine de Duchamp : ceci n’est pas une pipe, en effet, puisque c’en est l’image, mais « ceci est une œuvre d’art » ? Le doute existait donc nécessairement, puisqu’on y insiste ; or la désignation de l’ourson comme œuvre d’art sans que figure le nom de l’artiste prive immédiatement l’objet d’un critère essentiel de légitimité. Par ailleurs, l’exposition dans un hôtel plutôt qu’un musée ou une galerie ôte au lieu sa fonction proprement indicielle. Sans origine attribuable à un artiste reconnu, et hors de tout contexte muséal qui puisse la désigner comme une œuvre en lui donnant son onction, la pièce – le grand ourson rouge – demeure un objet mal identifié. L’étiquette apposée par un hôtel ne suffit pas à lever cette incertitude. L’ourson demeure un objet plutôt kitsch, dont on sent qu’il pourrait être transformé en œuvre par l’opération d’un discours et d’une mise en scène déployés par les bonnes personnes ou les bonnes institutions. Encore faudrait-il que ces personnes ou ces institutions sentent qu’en propulsant cet objet au rang d’œuvre, leur crédibilité ne serait pas entachée : jugement certes délicat, qui engage une connaissance de l’histoire de l’art autant qu’une intuition de sa direction générale, mais que la possibilité de segmenter le marché des amateurs / collectionneurs rend moins difficile qu’il n’y paraît.

Comme il existe une littérature de gare ou de best-sellers, comme il existe des niches bien précises dans le roman policier, historique ou de science-fiction, il existe aussi un art actuel qui n’est pas à proprement parler de l’ « art contemporain » mais qui lui emprunte certains codes et dispose de circuits d’exposition et de commercialisation similaires, voisins, entre lesquels des passages sont parfois possibles.

Les bananes noires géantes exposées dans une galerie de l’une des foires périphériques d’ArtBasel Miami, ou telle Joconde bariolée über-kitsch qu’on y rencontre, ont obtenu indirectement l’onction du comité de sélection ayant admis la galerie qui les présente. Ils sont donc désignés comme étant des œuvres d’art, parmi lesquelles notre ourson rouge ne déparerait pas.

Là où est organisé, voire simplement admis, un continuum, les frontières deviennent plus difficiles à établir, les catégorisations – qui dépendent autant de catégories mentales que d’un vocabulaire pour les exprimer – difficiles à effectuer sans d’infinies contorsions, sans les méandres d’un discours, sans exégèse. Certes, le marché saura reconnaître les siens. C’est in fine par le prix que seront reconnues aux yeux de tous les véritables frontières, car ce prix exprimera un certain consensus du milieu de l’art. Certes, aux yeux de tout amateur « éclairé », le kitsch, l’incompétence, la fumisterie ou le plagiat seront assez aisément reconnaissables.

Le continuum artistique organise une forme d’équivalence de la valeur sociale des produits ou pratiques artistiques, et un certain brouillage de sa valeur symbolique, qui permettent des passages plus aisés entre les diverses strates construites par le discours, même si subsistent des critères tout-à-fait objectifs, et même si l’espace entre les « grands » et leurs épigones reste infranchissable. Une certaine fluidité est ailleurs possible, car la barrière de la technique, du savoir-faire, n’existe plus guère.

Dans le « ceci est de l’art » se niche la possibilité d’une auto-désignation qu’il appartient à d’autres de réfuter, et cette réfutation n’est rien moins qu’évidente au vu de l’effilochement des critères classiques du jugement, qu’ils aient trait à la qualité d’exécution, à la nouveauté, à la puissance expressive, à la composition, etc. Toute pratique qui n’est pas utilitaire à titre principal et pouvant se donner à voir, ne fût-ce que de manière fugace ou épisodique, peut rentrer dans le champ de l’art si elle est désignée comme telle (« ceci est une œuvre d’art ») par qui est supposé investi de cette capacité de désignation. L’ourson rouge pose précisément la question du qui par référence à une forme de classe sacerdotale du jugement.  

Il convient à cet égard de ne pas négliger l’injonction soulignée « merci de ne pas toucher ». Cette injonction suffit à combler en partie la lacune de légitimité en constituant un espace de sacralité. D’un point de vue anthropologique, le sacré est en effet avant tout constitution d’une séparation entre un domaine accessible à tout un chacun et un domaine réservé à des spécialistes d’un certain type de relation, notamment avec le divin, ou les esprits. Voici que l’interdit, en instituant un présupposé de sacralité autour de l’objet « ourson rouge », permet d’éluder au moins temporairement, ou auprès de certaines catégories d’observateurs, la question de l’origine de ce sacré.

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