Etre ou Voir : le feu d’artifice du Nouvel An

Nouvel An 2020

Ayant passé le moment fatidique du 31 décembre à minuit dans la quasi-obligation de contempler le feu d’artifice municipal, comme un très grand nombre de gens de par le monde, j’ai constaté – une fois de plus – qu’une majorité des personnes présentes filmaient ledit feu d’artifice avec leur téléphone portable, au lieu de le regarder directement. Ce faisant, ces noctambules – pour la plupart assez blasées, ou tout au moins gâtées en matière de spectacles, étant souvent eux-mêmes des comédiens de profession – fixaient leur regard sur l’écran du téléphone afin sans doute que le cadrage demeurât intéressant.

On sait que, depuis le spectacle pyrotechnique offert en l’honneur du couronnement d’Elizabeth d’York en 1487, l’usage de ces divertissements n’a fait que se répandre, particulièrement à l’occasion des couronnements, fêtes nationales, fêtes de Nouvel An, et autres anniversaires plus ou moins mémorables. Etrangement, à une époque où la répétition de ces spectacles aurait pu créer une lassitude, et où l’impression visuelle qu’ils provoquent a sans doute perdu de sa force relative par rapport à d’autres media, et notamment de toutes les formes de réalité virtuelle, le feu d’artifice résiste. Si nous nous référons à la sémiologie de Pierce, il peut à la limite être considéré comme un symbole, mais il est difficile de lui attribuer un objet. La raison d’être du feu d’artifice est de connoter la joie collective et, ce faisant, de l’instaurer, ne serait-ce que brièvement. C’est un rite de concorde. Dans son Aperçu sur l’initiation, René Guénon note d’ailleurs que rite et symbole sont liés par leur nature même, qu’il y a entre eux une véritable identité. Le spectacle pyrotechnique est donc essentiellement un rite, et il concourt à joie réelle ou supposée d’une fête qui – dans le cas du Nouvel An – ne représente rien d’autre qu’une scansion du temps, ou peut-être le substitut d’une fête du solstice. Comme tout autre rite, sa qualité technique ou sensorielle importe moins que la participation et suppose une certaine efficacité.

Or voilà que l’écran s’interpose entre le regard et le spectacle. C’est le même spectacle en temps réel dans le ciel et sur l’écran à la dimension près. Et le spectacle filmé ne sera sans doute jamais visionné : quel est l’intérêt de regarder chez soi un feu d’artifice sur un écran de quelques dizaines de centimètres carrés, sans le son ni la foule des spectateurs qui communient à ce même spectacle ? Certes, on regarde le film d’un mariage, mais c’est pour regarder les autres. Tout au plus glanera-t-un un ou deux like sur Facebook en partageant une image qui ressemble à mille autres.

C’est qu’il est devenu difficile de croire à sa propre présence si l’on ne prend pas de vues avec son téléphone. Je filme donc je suis . Jouir du spectacle suppose de se laisser embrasser, envelopper, pénétrer par le réel, or jouir ne semble pas suffire totalement car le préalable à la jouissance est la présence, à commencer par la présence en soi-même. Rien n’existe que par celui qui est, écrit Julie dans la Lettre XVIII de la Nouvelle Héloïse. Pour qu’un événement soit, ou plus précisément pour que nous soyons véritablement présents à un événement, faut-il donc l’avoir enregistré ? Ou bien plus tragiquement, l’image différée est-elle pour nous une ultime possibilité de nous ressouvenir d’avoir existé lorsque nous étions témoins absents, témoins présents par interposition, d’un événement quelconque ? On comprend bien en effet que l’enregistrement n’a d’autre rôle que celui de rendre théoriquement possible une seconde vue, qui est en réalité un second visionnage puisque le premier était lui aussi d’un spectacle sur écran. Il nous faut ce possible pour sentir que tout n’est pas perdu. C’est encore là, quelque part dans le cloud…  L’image enregistrée calme l’angoisse de la disparition, de l’écoulement du temps, de l’impermanence, en donnant l’illusion de pouvoir re-vivre, et par là vivre plus pleinement à distance, ce que nous avons le sentiment de n’avoir vécu qu’imparfaitement sur le moment, sans comprendre que cette imperfection était due pour partie au détour que nous avions imposé à notre conscience en la contraignant à fixer un double du réel, une ombre au sens de l’allégorie platonicienne.  Nous savons pertinemment que nous ne reverrons sans doute jamais ces images, ou bien peut-être encore plus distraitement, dans le train ou une salle d’attente, pour passer le temps qui nous a si fort angoissés que nous avons tenté un instant de le circonvenir. Il se venge dans cette salle d’attente, dans ce train. Nous nous condamnons donc deux fois à ne pas vivre le réel.

Le phénomène est bien trop répandu pour ne pas être un véritable marqueur de civilisation. La possibilité technique de réaliser par l’image un double généralisé du monde abolit-elle notre présence à celui-ci, sommes-nous absorbés par ce trou noir jusqu’à y abandonner l’être, par instants ?

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